Comment traduire « evidence-based medicine » ?

Abordons aujourd’hui une question d’actualité, et qui me tient à cœur, ce que l’on appelle en anglais « evidence-based medicine ». Comment traduire cette expression en français ?

Tout d’abord de quoi parlons-nous ? Depuis des temps immémoriaux, la médecine est un art, et les médecins sont des artisans. Autrement dit, après une formation initiale auprès de mentors, le médecin peaufine ses connaissances et sa réflexion sur la base de son expérience professionnelle. Cette approche présente des inconvénients qu’il n’est pas besoin de développer. Cet état de chose a commencé à évoluer au XIXe siècle avec la « médecine expérimentale » de Claude Bernard, puis au XXe avec l’arrivée de la pharmacologie moléculaire et de l’accélération des connaissances en biologie humaine. La transition de la médecine d’un art en une science s’est parachevée il y a un demi-siècle avec la généralisation des essais cliniques contrôlés, où l’on tâche d’éliminer l’arbitraire personnel et d’évaluer la validité des observations en utilisant des statistiques, souvent sophistiquées. L’avènement récent des données moléculaires à haut débit a ajouté à cet « evidence-based medicine » un aspect de précision et de personnalisation.

Ce qui nous amène à l’utilisation d’un faux ami. « Evidence » est le mot utilisé dans les tribunaux anglo-saxons équivalent au mot français « preuve ». En revanche, en science, « preuve » se dit « proof ». Cette dernière acception est beaucoup plus forte que la précédente (on pourrait du reste discuter longuement sur la différence de statut des « preuves » dans les tribunaux francophones et des « evidences » dans les tribunaux anglo-saxons). Andrew Wiles a fourni la preuve de la conjecture de Fermat (qui devrait donc s’appeler Théorème de Wiles…). Ce théorème de Fermat est toujours vrai. Pour des entiers strictement positifs x, y, z, il n’existe aucun n>2 tel que x2+y2=z2. Ce résultat est vrai, et le restera toujours.

En revanche, les résultats d’une expérience biologique ou d’un essai clinique nous renvoient une image beaucoup plus nuancée. Tout d’abord, les résultats sont associés à un niveau de confiance. Si la valeur p est de 0,05 (une valeur souvent utilisée en statistique médicale), cela veut dire qu’il y a 5 % de chances que le résultat soit dû au hasard (C’est un peu plus compliqué que ça, mais ce n’est pas le sujet du billet). De plus, des résultats différents pourraient être obtenus avec une autre cohorte, présentant d’autres caractéristiques, soit évidentes (âge, sexe, état de santé) soit plus subtiles (une proportion différente d’haplotypes clés entre les groupes témoins et traités). D’où l’existence des méta-analyses, qui permettent de réconcilier plusieurs essais cliniques.

Le résultat d’un essai clinique est très respectable et doit être une référence en l’absence d’information contraire (et de situations particulières comme les circonstances du patient, la disponibilité et le prix des traitements, etc.). Mais ce n’est pas une « preuve ». Je m’insurge donc contre la traduction de « evidence-based medicine » en « médecine fondée sur les preuves », bien qu’elle soit la plus utilisée. C’est selon moi un mauvais anglicisme.

Puisque nous en sommes au chapitre des anglicismes, évacuons de suite le « basé sur ». L’académie française nous dit :

« On s’accorde aujourd’hui pour employer Baser sur dans le domaine militaire et l’y réserver : Des troupes ont été basées sur la frontière. On évitera donc l’emploi figuré, transposition de l’anglais based on, qui s’est abusivement répandu, et on lui préfèrera des synonymes comme Fonder, Établir ou Asseoir. »

Comment dès lors traduire « evidence »? On pourrait, comme Wikipedia, utiliser l’aspect factuel du résultat, et utiliser « médecine fondée sur les faits ». Mais là encore, on confond le résultat et la conclusion. Le résultat de l’essai clinique, qu’un traitement administré selon un certain schéma thérapeutique à une cohorte donnée a probablement entraîné avec une probabilité supérieure à 0,95 une amélioration en moyenne de X %, 95 % des mesures se trouvant dans un intervalle donné autour de X, est un fait. La conclusion, à savoir que le traitement entraîne une amélioration de X % n’en est pas un.

À « fait », je préférerais donc « données », qui est… de fait (sic) le nom le plus utilisé après « preuve ». Au final, le praticien utilisera ces données, en conjonction avec les données venant d’autres essais, de surveillances longitudinales (cohortes ou expérience personnelle), des circonstances du patient, des circonstances géographiques, temporelles, et financière pour décider de la marche à suivre.

Et point n’est besoin de rajouter un adjectif pour ré-introduire la preuve par la petite porte comme on voit souvent avec « médecine fondée sur les données probantes ». Et si par « données probantes » on entend juste des données auxquelles on peut se fier, on tombe dans la tautologie. Si une donnée n’est pas fiable, pourquoi la prendre en compte ?

Evidence-based medicine = Médecine fondée sur les données